Ça veut dire quoi « avoir (tout) pour être heureux » ? Ce lien « évident » entre ce qu’on possède et le sentiment d’être heureux l’est-il seulement ? Les mains dans la terre alors que je me battais avec les orties, je n’ai plus trouvé cela si évident. J’ai même pensé que c’était un raccourci audacieux, voire dangereux. Finalement il serait sans doute plus juste de dire « je ne suis pas tout pour être heureux(se) » ?

Je substitue le verbe avoir au verbe être pour affirmer à quel point le bonheur ou sa sensation est plus une question qui se rapporte à qui nous sommes et comment nous percevons le monde. La preuve en est : moi qui n’ai pas tout pour être heureuse, je le suis souvent. Cela inquiète d’ailleurs sans doute certaines personnes qui pensent que je dois beaucoup prendre sur moi pour afficher si souvent un sourire (qui s’invite dans ma vie bien plus souvent qu’il ne s’y affiche soit dit en pensant). Comment cette maman d’une petite fille handicapée mentale peut-elle porter un regard si positif sur la vie ? et même encourager les autres dans cette voie ? Inconscience ? naïveté ? dépression masquée ? Je les laisse parler ou penser car leurs hypothèses parlent plus d’eux que de moi.

J’ai poussé plus loin les orties et mes pensées et je me suis dit qu’en réalité la question était mieux posée en disant « Je ne suis pas encore pour être heureux » ? Le « encore » a tout son sens parce que j’espère bien qu’en venant me voir mes clients vont arriver à « être » autrement pour trouver les moyens du bonheur. Je ne suis pas matérialiste mais tout de même ambitieuse !

De quels moyens je parle ? Pas des moyens matériels et souvent illusoires, des manières simples d’être plus ouverts à la possibilité du bonheur. Savoir apprécier ce que nous avons d’inestimable et précieux : la vie d’abord, la santé parfois, des gens que nous aimons et qui nous aiment souvent, une nature à contempler (et protéger) … Certes nous pouvons aussi avoir une jolie maison, des beaux vêtements, de beaux enfants (quoi que je ne pense pas qu’ils nous appartiennent pour tout dire) mais ils ne sont qu’un supplément qui ne remplace pas l’essentiel.

Comment avons-nous perdu de vue cet enseignement millénaire de toutes les cultures ?

Je vais dire une grande banalité mais le banal n’en est pourtant parfois pas moins essentiel : la société actuelle nous a centré, pour des raisons qui tiennent à son essence même, sur ce que nous possédons. « Produire, acheter, consommer » : nous sommes biberonnés à cela depuis notre enfance, de sorte que nous perdons facilement de vue le reste : « vivre, éduquer, protéger » par exemple. L’économie est devenue notre religion ou notre Art de vivre pour ceux que l’idée de religion dérange. Mais elle nous ramène inlassablement à un rôle restreint et peu épanouissant : celui du consommateur. De ce rôle nous ne prenons, qui plus est, que la part infime : celle qui nous donne l’illusion du  bonheur. Alors que le seul pouvoir qu’il nous octroie est celui d’enrichir ou appauvrir qui bon nous semble (dans le sens premier : « qui nous semble bon »). Cela nous l’oublions … pourtant c’est le début de la reprise de notre pouvoir. Consommer de façon responsable, en respectant nos valeurs personnelles.

Mais un pas de plus s’impose pour qui veut renouer avec sa capacité au bonheur : ne plus laisser son bonheur aux mains d’autres producteurs que lui-même. « Made in me » : c’est le slogan que nous devrions apposer sur nos vies.

Je n’ai pas encore fini de désherber et je vais y passer une bonne partie de mon temps les prochains week-ends. Les pieds dans mes bottes, les mains dans mes gants, pleine de terre quand même, les cheveux en bataille sous ma casquette, je ne gagnerai pas la bataille contre les mauvaises herbes, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais … et c’est heureux, parce que le bonheur est là dans le chant des oiseaux et l’observation de cette nature qui rejaillit après les mois d’hiver, dans les cris de ma fille qui court et tourne autour de moi et sait « être heureuse » sans mode d’emploi, dans ma vie tant que je sais lui faire de la place.

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