Puis la professionnelle de l’accompagnement du changement a pris le relais pour s’interroger sur le sens de cette réponse. Dans quel monde une adolescente de 16 ans demande du temps et de l’écoute ? Dans le monde de l’hyperconnexion et du zapping, celui du selfie nombriliste et de la surcharge mentale des adultes comme des adolescents. 

En réalité, son rêve est celui de nombreux patients que je reçois : enfants comme parents. Les enfants qui manifestent des troubles du sommeil, de séparation, des troubles du comportement et des oppositions réclament bien souvent d’abord de l’attention, manifestent ainsi leur désir de passer plus de temps avec leurs parents. Les parents épuisés par la surcharge de travail et la difficulté à faire face aux obligations professionnelles et familiales se posent dans le fauteuil du psy ou du coach pour bénéficier enfin de cette écoute attentive qu’ils ont peu ailleurs. Nous sommes tous plus ou moins en déficit d’attention positive au présent. Les seuls qui disposent de temps et pourraient d’investir pleinement dans le présent, donner du temps et de l’attention sont nos aînés … que l’on dépose en maison de retraite et/ou qu’on n’a pas le temps de visiter, d’écouter. Triste réalité des temps actuels où le gain de temps alimente une course infernale à la productivité.

Mais ce n’est pas le cas partout : il est des endroits épargnés où l’attention se conjugue pleinement au présent avec bienveillance et même, osons le mot, avec amour. Sur les îles désertes ou les yachts des milliardaires ? Dans les contrées reculées d’Inde ? … Je ne connais pas suffisamment ces lieux pour répondre à cela. En revanche, j’ai eu la chance samedi dernier pendant quelques heures de vivre cette expérience de pleine attention et pleine écoute de l’autre dans une salle de réception à Fuveau. Ce n’était pas un de ses événements grandioses qui réunit les peoples, ni même une célébration familiale. Je venais assister au carnaval de l’Association DACOR qui propose des après-midi festifs et des ateliers de chant et danse pour les personnes en situation de handicap mental. 

J’imagine que certains d’entre vous en lisant cela sont étonnés ou sceptiques, peut-être déçus ? Pourtant c’est bien là, entourés d’une trentaine d’adultes et d’adolescents avec handicap ou pas que j’ai vécu ce temps suspendu. Le cœur ouvert en grand comme seuls savent le faire ceux qui n’ont que faire du regard de l’autre, qui vivent l’instant présent à 100%, nous avons partagé deux heures de danse, de chants, de complicité, de rires, souvent. Un grand bol d’amour !

Ma fille aînée était là, comme un poisson dans l’eau. Ma fille cadette, et son handicap qui ne la quitte jamais, était là aussi comme une sirène dans l’eau. Une sirène parce que Julia est toujours à mi-chemin entre deux mondes : le sien et le nôtre. Elle nous a fait le plaisir d’être avec nous souvent pendant ce temps de carnaval : un électron libre joyeux de pouvoir se poser sur les genoux des uns, de danser avec les autres ou simplement d’être là. En famille nous avons vécu une parenthèse sans regards interrogateurs sur notre fille cadette, sans inquiétudes de l’accueil qu’elle pourrait recevoir de l’autre, dans le pur plaisir de l’instant. Nous nous sommes sentis privilégiés. Quel paradoxe pour des parents d’une enfant différente ? Pas tant que cela car l’envers du handicap, c’est aussi cette capacité à se saisir du bonheur où il est, à faire l’expérience de l’amour inconditionnel donné et reçu et finalement n’est-ce pas le Graal de tout être humain ?

Pourquoi vous écrire tout cela ? Simplement pour vous inviter à oser aller à la rencontre de ces personnes différentes, peut-être effrayantes de prime abord avec leurs regards flous ou fixes, lointains ou insistants, avec leur corps et leurs visages parfois hors normes ou singulièrement banal. Aller à la rencontre de leurs différences pour mieux vivre nos ressemblances, accueillir ensemble le présent et la vie. Il s’agit juste de faire le premier pas …